Pierre Bongiovanni

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LFKs

JEAN MICHEL BRUYERE

ACTUALITES

mardi 29 avril 2008


LE PRÉAU D’UN SEUL

de LFKs - création 2008 - 2009
HKW Berlin, deSingel Antwerpen, Marseille-Provence 2013
Festival d’Avignon 09, EZK Hellerau Dresden
Linz 09 / Capitale Européenne de la Culture 2009

« Nous autres, civilisations, savons maintenant que la civilisation c’est aussi ce projet de loi mis au point contre les hommes les plus pauvres du monde. »

JEAN GENET, 1979.

Issa Samb
acteur principal du Préau d’Un Seul

PRODUCTION

- LFKs (Marseille - France)
- Epidemic (Paris - France & Berlin - Deutschland)

CO-PRODUCTION

Agit’Art (Dakar - Sénégal)
deSingel (Antwerpen - Belgique)
EZK Hellerau (Dresden - Deutschland)
Festival d’Avignon (France)
Get Sound (Paris - France)
Haus der Kulturen der Welt - HKW (Berlin - Deutschland)
LINZ 09 Capitale Culturelle Européenne 2009 (Linz - Österreich)
Marseille-Provence 2013 (Marseille - France)

PRODUCTION DÉLÉGUÉE
LFKs

RÉALISATION

en résidence à la Friche La Belle de Mai (Marseille - France)

PREMIÈRE DES CRÉATIONS
le 16 septembre 2008 à la HKW de Berlin

REPRÉSENTATIONS CHEZ LES COPRODUCTEURS
107 représentations en 6 créations connexes, dans 4 pays européens

ÉQUIPE DE CRÉATION

- Thierry Arredondo
- Goo Bâ
- Patrick Barbanneau
- Pierre Bongiovanni
- Martine Brunott
- Jean Michel Bruyère
- Richard Castelli
- Jany Cianferani
- Jean-Paul Curnier
- Laurent Dailleau
- Nadine Febvre
- Vincent Giovannoni
- Robert Goua Grovogui
- Ibé Konaté
- Christo Ohana
- Patrick Ranchain
- Issa Samb
- Delphine Varas

LE PRÉAU D’UN SEUL

Théâtre politique

A. LA DÉCOLONISATION MANQUÉE DE L’EUROPE

« Nous avons un devoir à accomplir à l’égard de l’Europe : nous devons l’aider à se guérir de ses vieilles habitudes contractées par suite de l’exercice du colonialisme, l’amener à saisir le vrai sens de ses intérêts qu’elle n’arrive même plus à localiser. L’Europe toute seule est trop faible et a besoin d’un secours pour arriver à se faire. Or, elle se fera sans retard et sur des bases réellement démocratiques le jour où elle sera persuadée de la perte définitive de l’Afrique ; alors une Fédération européenne apparaîtra comme l’unique solution à tous ceux qui, jusqu’alors, se demandaient ce que deviendrait leur pays sans ses colonies. »

Cette adresse aux Africains par laquelle Cheikh Anta Diop termine la préface à la première édition de « Nations Nègres et Cultures » date de 1953. En 1953, si la décolonisation de l’Asie s’achève, l’ensemble du continent Africain reste sous domination coloniale. Une union fédérale européenne n’est encore qu’une idée, née un siècle plus tôt, autour de 1850, et politiquement avancée à la fin de la Seconde Guerre Mondiale seulement, sous pression américaine (le plan Marshall, mars 1947). La décolonisation de l’Afrique commencera en 1954. Massive à la fin des années 50 pour l’Afrique du Nord et durant les années 60 pour l’Afrique subsaharienne, elle sera totale en 1993.

Ainsi, sans pouvoir y reconnaître immédiatement le lien de cause à effet promis par Cheikh Anta Diop, il apparaît au moins que l’Europe communautaire fut constituée de façon synchronique à la décolonisation de l’Afrique ; de l’ouverture du Comité pour les États-Unis d’Europe par Jean Monnet en 1956, le traité de Rome et la création de la C.E.E. en 1957, de l’arrêté Van Gend en Loos en 1963, à la levée des frontières intérieures à l’Union Européenne en 1993. Le temps que l’Afrique défît ses colons européens et celui qu’une première fédération d’Europe mît à s’établir sont égaux et furent simultanés. Pour autant, s’agit-il d’un seul et même temps ? L’émancipation africaine a-t-elle précipité une union de pays européens, comme le supposait Cheikh Anta Diop ? Serait-ce plutôt le processus de fédération des nations européennes qui fut favorable à la lutte de ceux, Africains, qui peinèrent à défaire les empires français, britannique, portugais, espagnol, italien et belge ? Le plus probable, bien sûr, reste que ces deux hypothèses sont justes en même temps. Une autre interrogation sur le sujet de la concomitance des constitutions d’une Afrique libre et d’une Europe unie laisse davantage incertain et circonspect : les colons ont-ils été décolonisés ?

Car la colonisation, ce n’est pas seulement l’occupation et l’exploitation d’un pays, qui lui-même n’est pas tout de ce que l’on nomme colonie et dont la population dominée ne forme pas à elle seule l’ensemble dit colonisé. La colonisation c’est aussi, et comme tous les désastres de l’humanité, un contexte idéologique, un certain climat historique ; la colonisation est une idée du monde où l’existence de colonies, de colonisés et de colonisateurs est possible. La colonisation c’est un état d’esprit colonisant du colonisateur, peu ou prou, de gré ou de force accueilli par celui colonisable du colonisé. Le moment décolonisateur du monde, pour être entièrement accompli, doit être vécu par tout le monde et dans toutes ses dimensions. Ainsi, et attendu qu’au moment où les pays occupés dits colonies, selon les critères d’une organisation coloniale du monde, prenaient et vivaient leur indépendance, les nations dites coloniales, elles, s’occupaient à tout autre chose : elles vivaient la fondation d’une plus grande relation entre elles ; une unité européenne. Davantage qu’une émancipation de l’autre – qui avait bien lieu et avec elles – leur actualité était une fédération du même. Du temps que l’Afrique refoulait pied à pied ses administrations coloniales, partout par la force de la volonté, la puissance de la détermination et, au besoin, ça et là, dans le sang et la révolte, dans des soulèvements et des luttes qui donnèrent l’occasion aux occupants de déchaîner, mais comme s’il s’agissait plutôt d’un réflexe de brute, leur violence dans d’affreux massacres, les nations colonisatrices étaient comme absentes. Elles tournaient le dos et se passionnaient pour elles-mêmes, pour leur connivence, leur identité commune, le profit qu’elles trouveraient à se reconnaître. Mis à part pour l’Algérie, et parce qu’en ce cas la violence de la rupture engageait entièrement le colon dans le processus de décolonisation qui devenait alors ce qu’il doit être sa défaite totale et sans condition, les indépendances n’ont pas renversé symboliquement la colonie. Elles n’ont pas “occupé” les nations coloniales. Symboliquement non encore accomplie, la décolonisation de l’Europe n’est donc toujours pas active. L’un des indicateurs les plus forts d’un retard, d’un manque et d’un besoin de décolonisation de l’Europe est la place et le traitement que celleci accorde aux “étrangers”, tandis qu’elle s’est unifiée. Voyons quel sort réserve-t-elle aux étrangers sur son territoire. Non pas à ceux choisis et trop peu nombreux qu’elle accepte et intègre en tant qu’étrangers de l’Europe, mais à ceux qu’elle refuse et repousse massivement en tant qu’étrangers à l’Europe : toutes les personnes, en présence ou arrivant, non ressortissantes et non administrativement autorisées à séjourner dans l’Union. La brutalité et la violence que l’Europe développe à l’encontre des immigrants et immigrés non autorisés rappellent celles exactement que les pays européens coloniaux mobilisaient contre les populations dites “indigènes”. D’ailleurs, et ce sera plus précisément là notre sujet, les moyens de rétention et refoulement des étrangers que l’Europe emploie sont directement issus de techniques de contention et de répression mises au point pour la gestion coloniale.

Mais voyons d’abord qui sont ces étrangers à l’Europe qu’il s’agit de refouler. Car, sous le double effet de l’unification européenne et de la mondialisation, la notion d’étranger s’est considérablement contractée dans l’esprit européen. Non pas comme fait en soi, mais en conséquence d’un élargissement de la définition du même. Les peuples européens, validant en profondeur l’identité européenne, se reconnaissent progressivement en tant que même. Par ailleurs, résultat d’une globalisation de la communication et de l’économie, plus aucun Occidental ni aucun être économiquement développé n’est tout à fait étranger à l’Europe. Agrandir son idée du même, c’est amoindrir la quantité et la diversité des autres, c’est appauvrir l’idée qu’on en a. Augmenter son espace identitaire, c’est aussi et d’autant repousser la qualité des autres. Le nom d’étranger, désormais, est donné surtout à ceux trois fois différents d’un Européen type : pauvres, d’ailleurs que l’Occident et d’une autre couleur, c’est-à-dire, pour l’essentiel : ressortissants de pays ex-colonies. Le mot “étranger”, vidé d’une grande partie de sa substance propre, est chargé de recouvrir celle des mots “colonisé” ou “indigène”. Mais, les recouvrir n’est pas en annuler la portée ni le sens. Il s’agit au contraire d’une sorte de bricolage sémantique qui permet de maintenir dans la phrase, mais hors du verbe, une quantité qui aurait dû premièrement ne jamais exister, deuxièmement disparaître il y a près de soixante ans. La dose de mépris que réclame un traitement des étrangers tel que mis en place dans l’Europe actuelle, n’a d’autre équivalent historique que la dose réservée par le colon au colonisé, elle-même directement issue du mépris du maître pour l’esclave. Ce que l’Europe fait aux étrangers, elle ne le peut que dans une disqualification majeure de l’humanité de “l’étranger”, et cette disqualification est coloniale. Que l’Europe ait failli à sa décolonisation et demeure iniquement équipée d’un racisme colonial est la seule explication possible à ce qu’elle ose concevoir comme système d’éloignement de ceux que tout autrement elle devrait désirer et attendre. Comment pourrait-on voir se tisser un maillage aussi serré de camps de rétention à travers toute l’Union, si la notion d’étranger n’était pas gangrenée par le maintien hors d’âge d’un concept sous-tendu d’inégalité en droit et en valeur des personnes humaines, réparties en catégories héritées du colonialisme le plus rustre.

B. LE CAMP D’INTERNEMENT ADMINISTRATIF COMME VICTOIRE COLONIALE SUR LE PRÉSENT

Le camp d’internement administratif est une invention coloniale française, longuement expérimentée en Afrique au XIXe. Bientôt exporté et mondialisé, il accompagna presque toutes les guerres, révolutions et contre-révolutions, épurations, coups d’état…, la plupart des calamités dont le XXe siècle se fit le champion. Son succès international, son interminable carrière, il les doit à une extraordinaire plasticité structurelle et formelle. Partout adaptable, facile à établir, simple à gérer, discret quand il le faut, ailleurs, terrorisant, vite rempli, peu coûteux, mais déstructurant durablement les personnes qu’il désactive… Ces compétences, cette polyvalence, le camp les doit à l’une de ses caractéristiques majeures, à ce qu’il place la chaîne entière de son processus sous contrôle d’un seul corps de fonctionnaires : la Police. Pour la tenue d’une gestion massive de migrants, d’expulsés, de réfugiés, d’opposants, de minorités, de démunis, de marginaux, en Afrique, en Asie, en Europe, en Russie…, quoi de mieux, en effet, qu’une organisation policière autorisée par son État, couverte par l’Administration centrale et défaite de toute subordination à la Justice ? Ne pas avoir à être juste est le rêve de tout appareil policier. Car l’enjeu d’une police n’est pas le droit, mais l’ordre, son contraire. Le camp apparaît toujours sous prétexte d’exception. Son premier acte est de suspendre l’exercice des droits humains dans son champ d’action, ce qui le libère aussitôt de tout domaine de légitimation des contraintes qu’il exerce. L’arbitraire s’installe et devient alors la norme par laquelle l’exception s’élargit en se banalisant. C’est ainsi exactement que le camp prospère. Le camp est une exception permanente généralisée qui fêtera 174 ans en 2008, une année où il n’aura plus d’autre limite à son expansion que la circonférence de la planète. Durant une très brève période rassérénée, allant environ de 1966 à 1979, on a pu croire que les camps disparaissaient, enfin déclassés en aberration. Mais, il faudra inscrire cet espoir déçu au nombre des utopies fantaisistes de la Contre-culture : le camp connaît un formidable regain d’usage, il atteint sans doute même à son apex, puisqu’il devient désormais l’outil banalisé et quotidien des Démocraties qui se présentent elles-mêmes comme les plus avancées : celles d’Occident.

Camps, centres, zones, locaux de rétention sont maintenant partout en Europe. Dans le contexte d’intenses mobilisations gouvernementales contre les centaines de milliers de migrants et travailleurs étrangers en présence non autorisée sur les territoires de l’Union, le nombre des camps ne cesse pas de croître et leurs formes de varier. Au nom du contrôle de ce qu’elle nomme les “flux migratoires”, et pour les besoins de l’arrestation rapide, de la rétention sécurisée et de l’expulsion en nombre des migrants non désirés – l’essentiel de ceux originaires des anciennes colonies, l’Europe a mis son mouchoir sur ses grandes prétentions démocratiques et convoqué encore une fois l’arbitraire de la contrainte policière, selon une méthode d’un autre âge, humiliante, dégradante, brutale, honteuse, dégénérée.

Qu’une sinistre mesure coloniale, vieille de bientôt deux siècles (1834) et née d’un moment éminemment raciste de l’esprit occidental, ait survécu à la décolonisation, qu’elle soit revenue de son intégration à l’appareil répressif de deux Guerres Mondiales successives, de son service des rigueurs impériales prussiennes, de l’horreur nazie, de la terreur stalinienne, de sa surexploitation dans l’expansion communiste, de la Guerre Froide, de tant d’usages spectaculairement dégoûtants, pour s’imposer finalement en tant que principe essentiel de la gestion des migrations étrangères vers l’Europe des démocraties au XXIe siècle a de quoi surprendre. Il faut donc se demander d’où vient cette longévité et ce qu’elle signifie. Il faut chercher quelles sont les conditions singulières d’apparition d’un camp de rétention administrative des étrangers, quelles sont celles générales de son maintien, de son retour, de son succès dans la “démocratie” occidentale. Contribuer à l’exposition et au partage de cette question constitue le projet fondamental du “Préau d’Un Seul”.


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